Voyage en humanité

Simjung

Il était un village au Népal, un village envers et contre tout

Il était un village depuis des siècles, un village d’agriculteurs, de paysans de montagne, un village Gurung.

Les Gurung constituent une des ethnies du Népal, ethnie tibéto-birmane himalayenne vivant principalement dans la région de Pokhara au Népal., dans le district de Gorkha.

Ce 25 avril 2015, le séisme a tout détruit, tout balayé, mis les maisons par terre, le fruit de tant d’années…un village ancestral aux murs de pierres sèches, aux toits d’ardoises .
Depuis des siècles Simjung existe et vit envers et contre tout.

Sous le même toit , la Famille et toutes les générations cohabitent, les arrières et les grands parents (bugu , bagi), les parents ( aama, baba), les enfants. Chacun, à sa place, joue son rôle
et perpétue la tradition, assurant la transmission aux plus jeunes.

Bien sûr les temps changent et l’évolution est inéluctable. L’électricité…bientôt la route…finiront par apporter le progrès. Ils sont déjà connectés et la téléphonie resserrent les liens et parfois même internet marche.

Autour du foyer, du four à bois que l’on alimente avec le bois de la montagne et dont l’on ravive la flamme au soufflet d’un tuyau de bambou creux, tout le monde est là réuni pour manger le dalbat, ce plat traditionnel fait de riz, lentilles, légumes et parfois viande, assis en tailleur ou sur de petits tabourets.

Traditionnel Dhal Bat

Ici le rythme de la vie se cale sur la courbe du soleil, le réveil au lever du jour et le coucher à la nuit tombée, même si les lampes solaires éclairent les nuits des journées suffisamment ensoleillées…

Ici le rythme des saisons scandent les travaux des champs et la récolte du riz, du millet et maïs…

Ici pas de mécanisation, pas de tracteur, tout à la main et les pieds dans la terre, les hommes
labourent et charruent avec les buffles, les femmes sèment et plantent.

Ce rapport à la terre si dur et direct, violent, physique et charnel, comme un corps à corps, c’est la terre qui donne , c’est la terre qui reprend!

C’est comme cela! C’est ainsi… la fatalité !? C’est la vie…

La lutte incessante contre les éléments continue. La vie et la mort, la mort et la vie .Le cycle éternel reprend son mouvement perpétuel comme une roue qui tourne et tourne encore depuis la nuit des temps.

Mais ici ,tous ensemble, un village entier en communauté s’organise et reprend son travail de fourmi.
Le temps de la reconstruction est venu.

 

La vie continue
Aux hommes de bonne volonté!

Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, chacun apporte sa pierre à l’édifice.
En tant que médecin et amie d’une famille népalaise de Goganpani ( village de la
communauté de Simjung), je ne pouvais pas rester immobile face à leur drame.

Simjung , un voyage en humanité, c’est d’abord la rencontre avec des hommes, une famille, Dhan et Gopi , Monoz , Rita, Manisha, Precious, Sabine.

Je les ai rencontré lors d’un trek , le célèbre Tour des Annapurnas en octobre 2013.

Leur gentillesse m’a profondément touchée et une amitié est née, naturelle et spontanée.
Aujourd’hui ils font partie de ma famille.

L’aventure himalayenne ne se nourrit pas que de paysages , elle est faite aussi de partage et
d’échange, elle nous transporte aux confins de nous mêmes et à la rencontre des autres. Dans
cette ascension vers les hauts sommets, l’élévation physique rejoint l’élévation de l’esprit et
une fenêtre s’entrouvre sur un autre monde, une autre humanité . Dans cet univers d’eau, de
terre, de feu, et d’air , cette autre culture nous renvoie à nos racines, nos origines profondes.
Ce voyage hors du temps nous percute, nous bouscule et m’a touchée en plein coeur.

J’ai tout de suite su que je n’étais pas que de passage.

Donc ma première rencontre c’est Dhan. Dhan est notre guide au Népal, guide de montagne pendant la période des treks et agriculteur le reste du temps. Mais ce n’est pas tout, il est aussi investi au niveau communautaire dans son village, acteur clef sur le terrain, coordonnateur de plusieurs associations humanitaires dont l’association Manoj .

Dhan

C’est par son intermédiaire que je suis rentrée en contact avec Thierry Giraud, président de l’association Manoj et aussi infirmier en France. Même si nous ne nous connaissons pas réellement ou que par clavier interposé , nous parlons le même langage., il y a là comme une évidence. Ma deuxième rencontre c’est Thierry .

L’association Manoj, depuis plusieurs années déjà, apporte son soutien à ce beau pays et à ce peuple si humble et si fier à la fois. Alors quand le séisme a tout mis par terre, elle était naturellement là pour aider et repartir dès les premiers instants, secourir d’abord dans l’urgence, pour se nourrir, subsister,s’abriter,se soigner!..vivre! Reconstruire…

Ce sont toutes les maisons qui ont été réduites en gravats.100% des habitations ont été détruites. 100% c’est du concret et du réel. Après les bâches, les tôles ondulées remplacent, dans le paysage, les toits. De bric et de broc, avec ingéniosité, tout ce qui a pu être récupéré, a été cloué, vissé pour recréer un habitacle. Les abris de fortune subsistent et subsisteront encore un temps certain. Il s’agit de pertes matérielles. Il est plus difficile de parler des pertes humaines avec pudeur, tact? Les blessures sont encore béantes.Tout le monde ici a perdu un proche, parent ou ami…

Pour assurer une sécurité sanitaire, se protéger des épidémies., les sanitaires sont rebâties.

Les dispensaires continuent leur missions. Avant postes des hôpitaux ils assurent des missions de prévention, de soins. L’association Manoj participe à leur fonctionnement et équipement.

Le dispensaire assurent des consultations, des actions de prévention avec conseil sur l’hygiène et notamment l’eau, suivi nutritionnel, vaccinations, suivi de grossesse et accouchement, dépistage de l’hypertension, du diabète, des troubles visuels, campagne bucco-dentaire…

Avec l’association Manoj des camps de santé sont organisés pour dépister et traiter des pathologies ophtalmologiques, cardiologiques, dermatologiques, pédiatriques,dentaires.

Des prises en charges médicales sont assurées pour des pathologies que les personnes elles même ne peuvent pas financer.
Comment une fois la phase d’extrême urgence passée, maintenir une aide?

Bien sûr, il ne s’agit pas de sauver le Népal ( comme le dirait Thierry), mais de rester solidaire, de garder cette main tendue. Certains verront ici une goutte d’eau… mais j’espère me rendre utile. Et les gouttes d’eau ne font-elles pas les océans ?

Nous avons donc décidé que je pourrais venir travailler au dispensaire en collaboration avec l’assistant médecin et les infirmières . Examiner , échanger et discuter en parallèle pour une consultation à quatre mains.

L’assistant médecin est une fonction que nous ne connaissons pas chez nous, il exerce des fonctions de soins comme un infirmier mais aussi de prescription comme un médecin dans une certaine limite, pour les traitements chroniques il réadresse vers un cabinet médical.

Les dispensaires de campagne sont somme toute isolés et quand il faut aller consulter en ville, il faut d’abord marcher 1, 2 ou 3 heures puis faire 6 à 7 heures de route en bus. pour les urgences l’association a financé une ambulance ( et un chauffeur) abimée lors du tremblement de terre , qu’il a fallu réparer.

Une journée au dispensaire de Simjung

Du village de Goganpani, il faut descendre à pieds plus bas. Tout se fait en marchant ici et chemin faisant Namasté aux villageois, Namasté aux paysans dans les rizières, Namasté à la croisée des chemins avec les écoliers qui dévalent les pentes.

Nous arrivons devant un grand bâtiment en dur , le seul avec la mairie du VDC de Simjung, à tenir debout. A côté se tient une grande tente unicef pour les accouchements, les femmes ne veulent plus risquer de se voir ensevelies. Il faut dire que les répliques moindre mais réelles se reproduisent et font encore craindre le pire.

Dispensaire

Au dispensaire, nous attendent Ram Kaji Dawadi (assistant médecin), Devi (infirmière et sage femme),Jamuna (infirmière). Les présentations sont faites et Dhan nous sert d’interprète franco népalais , même si Ram Kaji parle anglais, mon anglais à moi reste approximatif.

Commence le défilé des consultations .Cela n’a rien à voir avec ma pratique quotidienne, pas vraiment les mêmes pathologies et pas les mêmes traitements.
Il y a ceux qui viennent voir qui est le docteur par curiosité…
Ils ont peut être besoin de parler de leur maux, de leur misère, de leur douleur de tous les jours, de la rudesse de leur vie, courbés, harassés par les travaux des champs, des rizières, la corvée de fourrage.. et puis du séisme…

Le gros des consultations au dispensaire concernent des arthralgies, dorsolombalgies,
gonalgies, tout le cortège des douleurs mécaniques liées aux conditions de travail de ses agriculteurs aux pieds et mains nus.
Puis viennent les infections cutanées, cellulite, ulcère surinfecté, pustules, panard, abcès, gâle…

Le climat chaud et humide et ce temps de mousson y est pour quelque chose ainsi que la manque d’hygiène.

Encore très fréquemment surviennent des infections respiratoires assez souvent sévères avec gêne respiratoire et sifflement, faisant craindre des pneumopathies.
Des otites aigues tournent facilement à la chronicité.
Ici tout prend des proportions démesurées et flambe.

Il faut anticiper avec les moyens du bord, l’arsenal thérapeutique se résume à l’essentiel:
* paracetamol
* ibuprofène
* amoxicilline
* clarithromycine
* ciprofloxacine
*salbumol sirop
pas de ventoline en spray, pas de chambre d’inhalation…

J’ai aussi vu de volumineux goîtres thyroidiens ( comme nous n’en voyons pas ici) lié à la carence en iode .
Par ailleurs quasiment tous se plaignent de maux gastro-intestinaux .

Pour les cas sérieux, l’hôpital est parfois le recours nécessaire, il y a l’ambulance pour les urgences, sinon il faut descendre des visages à pieds jusqu’à l’arrêt du bus après 1,2 ou 3 heures de marche et c’est la le moindre des problèmes à côté des frais de transport et des frais médicaux que certains ne peuvent pas débourser. L’association peut en aider certains.

Pour les pathologies chroniques, elles doivent aussi être soignées par un médecin, c’est à dire la plupart du temps à l’hôpital.

Dès lors qu’un minimum de bilan est nécessaire, ne serait-ce qu’une simple prise de sang, il faut recourir à l’hôpital. L’exercice médical c’est non seulement la pratique clinique mais aussi les examens complémentaires: bilan sanguins, radiographie etc… Et dans la pratique quotidienne, une prise de sang est souvent utile dans le dépistage et dans le diagnostic. L’association Manoj a participer à l’équipement du dispensaire et à l’achat de matériel pour équiper un laboratoire d’analyse médicale ( Matériel médical financé par des étudiantes en médecine de Grenoble ). Mais il faut encore que les autorités locales acceptent de financer l’employé du laboratoire pour effectuer les prélèvements et analyses.

Grâce à l’intervention l’association Manoj et de co ordinateur local, Dhan Gurung, des
réunions avec le secrétaire du VDC de Simjung semblent avoir abouties à un consensus et le laboratoire d’analyse devrait pouvoir démarrer prochainement. Une grande avancée!

Au total 81 consultations ont été assurées sur la semaine et certains cas m’ont
particulièrement touchée.

Il y a eu Pabina, un an , amené par sa maman, elle même handicapée par une pathologie ophtalmologique visuellement héréditaire vu le regard de Pabina. Depuis 4 jours, il a 40° C, et présente une cellulite de la face avec un volumineux abcès sous-mentonnier. L’hospitalisation est absolument nécessaire et relativement urgente. La mère est prise de panique et il a fallu aller chercher le père mais sans argent pas d’hospitalisation possible, pas de transport ni de soins. Dhan a dû tout organiser.
C’est dans ces cas-là que l’association Manoj intervient et apporte une aide financière. Le lendemain Pabina était arrivé à l’hôpital.

Il y a eu cette femme ayant eu une plaie surinfectée du pied que l’assistant médecin a pris en charge comme un véritable chirurgien (chez nous) en effectuant des parages quasi chirurgicaux. Par contre pour l’anesthésie il faudra repasser, et la patiente serre les dents sans broncher, semblant comme insensible à la douleur en tout cas éminemment courageuse, me laissant admirative. Les hygiénistes auraient fait des bons car les conditions d’asepsie sont loin d’être respectées. Cependant la prise en charge semble efficace.

Il y a eu la petite Rasmi, 2 ans, qui vient pour une fièvre à 38°2 liée à une pneumonie. Mais on est tout de suite interpelé par son petit poids et des signes de carence vitaminique et nutritionnelle avec une glossite et cette infection respiratoire. L’oeil avisé de Ral kaji a tout de suie détecté les signes et mis en place les aides. Elle est prise en charge par le dispensaire pour traiter sa pneumonie par de l’amoxicilline et pour sa dénutrition avec des apports vitaminiques ( vitamine A) et des compléments alimentaires (plumpydose) ainsi qu’une surveillance toutes les semaines par le dispensaire.

Je pense aussi tout particulièrement à Sandya, 7 ans, qui faisait des cauchemars depuis le séisme, que ses parents ne pouvaient consoler. Que leur proposer ? Si ce n’est une écoute, les conseiller de la faire parler. Je leur ai même parler de faire des dessins mais ont-ils seulement du papier et des crayons!?

Kimani, 25 ans, est venue d’une autre communauté des communes, a marché pendant 2 à 3 heures, attendue des heures le défilé des consultations pour passer en dernier, pour parler de sa souffrance, de ses angoisses, de son isolement et de l’absence de son mari parti travaillé en Inde, de sa difficulté à vivre… Elle repart avec une ordonnance d’alprazolam pour quinze jours en lui demandant de reconsulter. Le fera t’elle ? J’espère lui avoir apporter , modestement, une écoute, un peu de réconfort, d’empathie… un peu de compassion… Est ce suffisant, j’en doute …

J’aimerai avoir des nouvelles de tous.

J’ai du mal, sur une aussi courte durée, à voir s’il existe un suivi.

Le fait est qu’il y a pour chaque consultation une fiche volante mais qu’il n’y a pas de dossier médical au vrai sens du terme. Il y a sans aucun doute un réel intérêt à mettre en place un carnet médical qui suivrait le patient. Mais il faut lancer un travail collaboratif avec les équipes médicales des dispensaires pour voir avec elles le meilleur outil.

Difficile de conclure sur mon rôle médical, il s’agit vraiment d’un travail en interaction, d’un échange , d’une observation et d’une assistance à la pratique médicale du dispensaire. J’ai beaucoup appris de cet exercice médical loin de ma pratique académique, bousculant pas mal de codes occidentaux tant dans la démarche diagnostique ( clinique essentiellement ), que thérapeutique avec un arsenal restreint mais aussi des posologie et durée de traitement nettement moindres.

J’ai trouvée cette expérience particulièrement enrichissante et suis prête à recommencer. En discutant avec Ram Kaji, l’assistant médecin, il semble avoir apprécié notre collaboration et semble aussi prêt à recommencer avec un plaisir partagé.

La prochaine fois l’exercice devrait être différent puisque dans un avenir proche le laboratoire d’analyse devrait apporter son aide et permettre une meilleure prise en charge médicale locale sur le site du dispensaire même.

Un grand merci à toute l’équipe du dispensaire qui a bien voulu m’intégrer et accepter mon regard sur les pratiques et partager nos expériences mutuelles.

Avec un clin d’oeil en amande et un beau sourire éclatant le peuple Gurung vous prend par la main et vous touche en plein coeur.

Toute mon admiration, mon profond respect à ce pays , aux Gurung et tout particulièrement à mes amis Dhan et sa famille qui m’ont accueillie à bras et coeur ouverts .

Il est un village Simjung au pay Gurung, peuplé d’amis.
La vie continue.

Au revoir et à bientôt.
Dr Laurence BELZ

Voir l’action de Laurence en vidéo. 

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